FRUSTRATION


FRUSTRATION
FRUSTRATION

Le meilleur exemple de frustration est sans doute celui de l’enfant qui cherche à apaiser son désir de savoir en consultant une encyclopédie, et qui se sent frustré par le savoir, pourtant de bon aloi, que cette encyclopédie a pu lui fournir. Qu’est-ce à dire, si ce n’est que la frustration reprend à son compte ce paradoxe qui fait que le savoir n’est en rien le complément du désir de savoir – ni le don de quelque preuve d’amour ce qui suffit à l’amour?

La série d’exemples du même ordre que l’on pourrait aligner montre à l’évidence qu’on ne saurait en tout cas parler d’un quelconque savoir sur la frustration, mais qu’il est nécessaire de s’interroger sur le type de discours dans lequel elle aurait toute sa pertinence et grâce auquel un exemple de frustration serait quelque chose de reconnu dans une pratique pouvant porter à conséquence.

Car il y a justement un discours qui estime pouvoir s’articuler à partir d’un savoir sur la frustration, et qui n’est autre que le discours du maître. Il est en effet celui qui perpétue un système où le travail de l’esclave est payé à son juste prix en fonction d’un marché qui est celui du travail lui-même, mais où il reste nécessairement du travail non payé que le maître détourne à son avantage, et dont le travailleur, en tant que «je», peut s’estimer frustré, c’est-à-dire la «plus-value».

On se souviendra donc que le terme de frustration a toujours en arrière-plan une connotation politique, même si le discours du maître est parvenu à le confiner dans la sphère du psychologique.

Aussi, étant bien posé qu’il n’y a pas de savoir sur la frustration, si ce n’est dans l’idéologie qui sous-tend la logique du discours capitaliste, il importe de tenter de distinguer aussi précisément que possible la généalogie de la notion dont le terme a hérité, et la constitution du discours où il affleure comme concept.

C’est en fait chez Freud qu’il a pu accéder à la dignité de concept scientifique, bien que l’idéologie médicale qui sert le discours du maître ait justement subverti la psychanalyse pour la réduire à n’être qu’un savoir sur la frustration comme poison et thériaque.

L’enjeu du «retour à Freud», en ce qui concerne la production de ce concept, puis son utilisation au sein du discours psychanalytique, est proprement politique, et ne relève donc pas seulement de l’exégèse, mais de ce qui peut faire obstacle à l’entreprise de détournement du savoir à des fins de domination.

1. La généalogie de la notion

Analyse lexicographique

La frustration désigne un état consécutif à la perte d’un objet ou au fait qu’un obstacle s’interpose qui empêche la «prise» et relance la «chasse». C’est dire que ce mot risque de devoir assumer le paradoxe qui fait préférer la chasse sans la prise à la prise sans la chasse.

Il n’est donc pas si sûr que la satisfaction d’un besoin mette un terme à ce qu’il faut entendre comme étant la frustration. Aussi a-t-elle beau désigner un état, elle ne concerne pas le sujet de cet état en tant qu’organisme; sans quoi, il n’y aurait plus lieu de distinguer la frustration de la privation .

Il ne s’agit pas non plus, cependant, de ce qui serait pour ainsi dire le côté subjectif d’une négation. Il est justement notable que l’emploi ait fixé les choses en français, de telle sorte que le terme désigne bien le corrélat d’un manque, sans que celui-ci corresponde pourtant à la privation d’un besoin ou à la négation d’un désir, mais à quelque chose qui se situe au niveau de la demande et de ses figures.

C’est toujours une «attente» qui est frustrée, souligne le «Littré», qui met beaucoup plus l’accent sur ce qu’il appelle le sens figuré que sur le sens propre, qui dérive du latin frustrari et signifie léser quelqu’un, alors que le verbe finit en français par être pris dans une tournure idiomatique où il a des compléments obligés (l’espoir ou l’attente); quant au substantif, il en vient à signifier non plus un état, mais plutôt l’action de tromper ou de décevoir, cela impliquant un dit premier ayant forme de contrat ou de promesse.

Or c’est là, très précisément, ce qu’exprime le terme allemand de Versagung , où la racine sagen (dire) reste encore souvent sensible. Pourtant, alors même que l’anglais choisit constamment pour ce terme la traduction par frustration , on peut constater que les traductions françaises des écrits de Freud, quand elles ne s’inspirent pas de l’anglais, préfèrent, suivant le contexte, ou «refus» ou «privation». C’est pourtant le terme de frustration, au sens défini plus haut, qui irait le mieux, la privation traduisant plutôt Entbehrung .

Cet oubli du sens idiomatique témoigne sans doute du fait que c’est ici le niveau sémantique qui affleure, et que le terme français ne fait rien d’autre que pâtir des malentendus de la traduction du concept freudien de Versagung par l’anglais frustration , malentendus auxquels il a sans doute fini par contribuer, se gonflant, par exemple, de la connotation de termes comme ceux de sevrage ou d’abstinence.

Si, au contraire, on remonte à l’étymologie latine qui, de frustra (en vain), amène au mot fraus (anciennement frus ), on constate que ce n’est pas tant la dimension de la réalité qui est impliquée par le terme que celle de la vérité. Fraus signifie en effet tantôt la mauvaise foi, la perfidie qui rendent la tromperie possible et facilitent la trouvaille de la ruse nécessaire, tantôt l’illusion que l’on se fait à soi-même, l’erreur où l’on tombe, la déception, la méprise.

C’est dire que frustrari est tout prêt pour être mis en rapport avec desiderium , qui signifie certes le désir, mais de quelque chose qu’on a eu ou qu’on a connu, et qui fait défaut ou qui est éloigné, la meilleure traduction de ce mot étant donc «regret», le regret même qu’inflige la fraus .

Analyse sémantique

Devant cette richesse lexicale, il était inévitable que la formation d’un sémantème représente un appauvrissement. Les voies que suit la définition de ce terme dans le vocabulaire des différents discours où il est noté prennent en effet toujours la forme d’une fourche, la frustration étant opposée à un terme qui lui sert très vaguement d’antonyme.

Il faut constater que, dans le discours médical, c’est avec le désir du retour que la frustration est mise en couple; dans celui de Freud, avec la satisfaction; dans celui de la psychologie expérimentale, avec la gratification; enfin, dans le discours de certaines idéologies récentes, avec l’agression – ce qui donne à vrai dire un chemin assez sinueux des méandres duquel l’analyse généalogique aura justement à rendre compte.

Le discours médical

Nous devons à Georges Canguilhem d’être éclairés sur l’entrée du terme «frustration» dans le vocabulaire médical. Son emploi le plus ancien se ferait dans le contexte de la préhistoire du concept de «névrose» et serait lié aux polémiques suscitées par l’isolement de la «nostalgie» comme entité nosologique.

Ce concept a été forgé par Johannes Hofer de Mulhouse (Dissertatio medica de nostalgia , Bâle, 1688, reproduite in Fritz Ernst, Vom Heimweh , Zurich, 1949), pour faire entrer un sentiment dans le vocabulaire de la nomenclature médicale. La tradition connaissait fort bien les troubles engendrés par la mélancolie amoureuse; mais elle n’avait pas encore envisagé ceux qui résultent de l’éloignement du milieu accoutumé. Hofer crée, pour désigner ceux que cause le «désir de retour dans la patrie», le néologisme pédant de «nostalgie», à partir de nostos (retour) et de algos (douleur).

Ce mot a eu la fortune que l’on sait. Mais l’on ne se doute pas de l’importance, durant tout le XVIIIe siècle, des polémiques suscitées par la chose qu’il est censé désigner. Toutes les théories médicales ont été tour à tour convoquées pour expliquer l’étiologie de ce trouble. Celle que proposait Hofer manifestait l’influence de Willis. Un certain Jacques Schleuzer lui oppose, au début du siècle suivant, une théorie tirée de l’iatromécanique. Puis ce sont le «vitalisme» de l’école de Montpellier et le «neurisme» de l’école d’Édimbourg qui seront appelés à la rescousse.

C’est très précisément dans ce contexte, mais au sein d’une autre école, celle des «percussionnistes» de Vienne, que la notion de «frustration» apparaît liée au thème de la nostalgie. Il s’agit d’un passage du traité d’Auenbrugger, Nouvelle Méthode pour reconnaître les maladies internes de la poitrine par la percution de cette cavité (Vienne, 1763), traduit par Jean Corvisart en 1808.

L’auteur y traite des maladies de poitrine en rapport avec les passions de l’âme et de la nostalgie. Il écrit à ce propos: «Corpus in idea desiderii frustrati tabescit », ce que Corvisart traduit ainsi: «Le corps se consume dans l’idée d’un désir frustré.» L’expression est reprise dans le commentaire d’un passage suivant: «un désir extrême, mais frustré, d’aller au pays natal»; et, comme autre affection relevant de la même explication, Corvisart cite la jalousie des enfants.

On peut supposer qu’au cours du XIXe siècle, de Philippe Pinel à Jean Martin Charcot, ce genre d’analyse s’est amplifié et diversifié, surtout évidemment à propos des troubles qui incubent la production du concept de névrose, dont le terme a pourtant été forgé dans l’école d’Édimbourg, par W. Cullen.

Mais, en plus des hypothèses proprement médicales concernant son étiologie, la nostalgie présentait l’intérêt théorique suivant: son déclenchement pouvait être quasiment observable. Il se produisait chez les soldats suisses sous la forme d’un bouleversement intime lié à un phénomène mnésique: l’audition du Ranz des vaches (Kuhreigen ), à telle enseigne que le jeu de pareilles musiques était strictement interdit dans les garnisons.

Ce phénomène d’association d’idées, observé à l’état brut, a énormément intéressé les théoriciens du XVIIIe siècle, qui lui ont consacré une abondante littérature. Rousseau l’étudie dans son article «Musique» du Dictionnaire de musique et se situe dans une tradition qui accorde aux phénomènes acoustiques la prévalence en ce qui concerne l’ordre des associations.

Il convient de rappeler en ce contexte que le personnage de Mignon, dans Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, est une jeune fille atteinte de nostalgie; son cas résume tous ces courants, en même temps qu’il présente le premier personnage littéraire qui incarne ce qu’on appellera un siècle plus tard une «névrose».

Le discours de Freud

On voit donc dans quelle tradition Freud se place, lorsqu’il reprend pour son propre compte le concept de frustration. Mais il est notable qu’il ne le fait qu’à partir de 1908, le terme étant absent aussi bien des manuscrits adressés à Wilhelm Fliess que de L’Interprétation des rêves (1900) ou des Trois Essais sur la sexualité (1905).

On peut se douter des raisons qui ont écarté Freud de ce chemin déjà trop souvent emprunté. Il vaut ici la peine de le citer: «L’importance que j’attribue, dans l’apparition des psychonévroses, au rôle de la sexualité est, je le sais, généralement connue [...]. Peut-être même certains médecins ont-ils pensé que j’attribuais en premier lieu les névroses à la privation sexuelle. Ils ont même fait de cette idée l’essentiel de ma théorie. Certes, la privation sexuelle est fréquente dans les conditions d’existence de notre société. D’ailleurs, si l’hypothèse que l’on me prête se trouvait justifiée, pourquoi ferions-nous un pénible détour par la cure psychique et ne conseillerions-nous pas tout simplement à nos malades, en guise de remède, de satisfaire leurs besoins sexuels? Je ne sais ce qui me retiendrait d’énoncer cette idée si elle était exacte, mais les choses ne se présentent pas ainsi. Le besoin sexuel, la frustration ne constituent que l’un des facteurs qui interviennent dans le mécanisme des névroses. S’il était le seul, ce ne serait point la maladie, mais la débauche qui apparaîtrait» (De la psychothérapie , 1904).

Comment se fait-il que Freud, quatre ans plus tard, ait passé outre et relancé la frustration comme facteur étiologique? Il semble que l’apparition de ce terme au sein du discours psychanalytique ne fait justement rien d’autre que reproduire la logique mise en place dans l’idéologie médicale à propos de la nostalgie comme douleur du retour.

Car l’introduction du concept de «pulsion» (Trieb ), en 1905 seulement et d’une façon encore assez timide, pour distinguer le désir du besoin (Bedürfnis ), répond très précisément à la mise au premier plan du fait que la sexualité humaine est vécue sous le signe de la «prématuration» ou du «retard», et que la satisfaction en ce domaine passe donc inéluctablement par la voie du retour à une satisfaction antérieure perdue et interdite, ce qui fait du désir le vœu de la répétition d’une satisfaction antérieure qui l’hallucine, alors que le besoin ne saurait se satisfaire que dans la réponse ponctuelle et différenciée à une exigence actuelle.

Dès lors, le couple satisfaction-frustration du discours sur les névroses ne fait que reproduire la logique du discours médical sur la nostalgie et le couple désir du retour-frustration, à cette réserve près que la frustration ne constituera plus un facteur étiologique dispositionnel , ce qui en ferait une simple privation, avec cette conséquence de laisser croire que le retour au pays pourrait suffire à la guérison. Elle ne sera donc que l’occasion du déclenchement de la névrose et ne jouera plus que le rôle dévolu au «ranz des vaches». C’est ce que l’on reprendra plus loin.

Le discours de la psychologie expérimentale

Qui est donc responsable de l’introduction de la notion de frustration, en tant qu’elle se distingue du concept freudien de Versagung et sous-tend l’usage du terme, en anglais? Dans l’état actuel des connaissances, on serait bien en peine de le dire. Les analyses que l’on va faire en ce terrain mouvant de la psychologie ne sauraient certes tenir lieu de documents; mais il semble que la recherche de ceux-ci relève de l’enquête policière et que le coupable soit en fait la discipline elle-même, en tant qu’elle se prétend scientifique.

C’est au confluent d’études proprement biologiques et de la fabrication de dispositifs expérimentaux permettant d’en vérifier la pertinence au niveau psychologique que l’on aurait des chances de rencontrer pour la première fois la notion de frustration. Deux types d’investigation biologique paraîtraient capables de lui fournir une structure d’accueil: le champ ouvert par la réflexologie pavlovienne et celui mis en place par Walter B. Cannon avec l’introduction du concept d’«homéostasie».

Ces champs ne se recoupent nullement, mais ils présentent pour le psychologue cette intéressante particularité de faire apparaître tantôt le manque d’un élément tantôt le déficit d’une substance, qui entraînent l’un et l’autre un effet manifestable sous la forme de signes dont il pourra se faire l’interprète, puis le mensurateur.

Les dispositifs expérimentaux imaginés par des psychologues à la recherche d’une positivité pour leur science ne visent, en effet, au départ, à rien d’autre qu’à vérifier des lois biologiques bien établies par ailleurs au niveau de leur traduction dans le domaine des signes. Et le signe le plus évident à leurs yeux aura très vite été celui qu’est venu recouvrir le terme de frustration, dans la mesure où il ne fait rien de plus que traduire dans la sphère psychologique une privation d’ordre biologique.

Ainsi, lorsque les glandes d’un chien sécrètent de la salive à la simple audition de la cloche primitivement associée à la poudre de viande, la frustration est l’état psychologique concomitant à l’écart institué entre la symbolique du conditionnement (poudre-cloche) et le réel du réflexe (poudre-salive). La chose est encore plus nette dans des expériences concernant une homéostase, et où l’état psychologique n’est plus seulement inféré, mais provoqué par une gratification qui dérègle l’homéostase par excès, puis par la privation de cette même gratification qui la dérègle par défaut.

Il y a mieux: dans l’un et l’autre cas, le manque de la poudre ou le déficit en adrénaline seront considérés par le psychologue comme un événement qui s’inscrit dans une séquence temporelle dont le premier terme serait en quelque sorte le plein de ce vide. Or, une fois qu’il s’est donné cette séquence, le pas suivant consiste à l’inverser, en vue cette fois d’étudier une opération proprement psychologique qu’il a décidé d’appeler «apprentissage».

C’est ainsi qu’est né, à notre sens, le concept de frustration. Dans ce nouveau cadre, en effet, la privation de la gratification est venue jouer le rôle de punition infligée pour le non-apprentissage d’une tâche; et l’on a donc pu supposer qu’il existait un état de frustration pouvant servir de renforcement à la motivation que le sujet peut avoir de simplement accomplir la tâche proposée à sa faculté d’apprentissage.

Le discours de l’idéologie

Cependant, le concept n’aurait pas eu une telle postérité si le discours de l’idéologie, au sens politique de ce mot, n’était venu prendre la relève du discours leurrant des psychologues. Et il se pourrait bien qu’il s’agisse là de la couche où le terme s’enracine le plus profondément. Le premier exemple de Littré est en effet celui des «Juifs frustrés de leur attente», ce qui indique que ce n’est pas tellement en tant que sujet psychologique qu’un individu peut s’estimer frustré, mais en tant que sujet politique, citoyen d’une nation, travailleur d’une entreprise.

C’est du moins ainsi que le terme a mûri dans les officines de la sociologie américaine, qui a importé le concept pour faire pièce à celui d’«aliénation», jugé trop philosophique, et pour donner un contenu plus précis au concept durkheimien d’«anomie». Mais c’est la Seconde Guerre mondiale qui a précipité les choses, renvoyant la balle dans le camp des psychologues. La frustration, dont l’usage était alors rendu plus courant par la diffusion d’une psychanalyse à grand tirage, et qui, on l’a vu, était déjà intégrée dans une séquence temporelle où elle apparaissait comme effet de la non-satisfaction ou de la non-gratification, a été pensée comme cause, et comme cause de ce qui faisait justement problème, à savoir l’agression allemande.

Comment une nation aussi civilisée que l’Allemagne avait pu entreprendre une guerre aussi barbare, telle était la question à laquelle l’idéologie libérale, dominante aux États-Unis, n’avait pas su trouver de réponse. Par la mise en rapport de cette agression avec la frustration, cette explication était toute trouvée. Il suffisait de penser que les Allemands, surtout parmi les classes moyennes, avaient dû, comme leur chef, souffrir de quelque frustration infligée lors de la grande crise de 1929, aussi bien par l’immense pénurie provoquée par la baisse du pouvoir d’achat de la monnaie que par la «mobilité sociale descendante» des petits-bourgeois qui se voyaient condamnés à rejoindre les rangs de la classe ouvrière.

Mais, comme la notion de frustration gardait encore des liens avec le discours psychanalytique, et qu’elle est chez Freud effectivement associée à la «régression», c’est la séquence frustration-agression-régression qui a été lancée sur le marché du savoir et qui y a fait son chemin, hâtant l’affadissement de la psychanalyse et facilitant encore la méconnaissance de la lutte des classes.

Si la frustration en est venue à jouer un tel rôle de cache, c’est parce qu’elle représente ce joint grâce auquel la collusion d’un certain discours issu de la psychanalyse avec celui de l’idéologie libérale a été rendue possible, la psychologie expérimentale qui fournit le terme de frustration pour traduire Versagung constituant l’étape intermédiaire essentielle. Nommer de cette façon le manque, d’où qu’il vienne, c’est se donner le moyen de se garder des conséquences qu’il appelle, d’autant mieux que le caractère inquiétant de l’agression, qui est aussi bien agression par le symptôme, sera ainsi effacé et rejeté dans le passé mythique de la frustration et de la régression.

Le discours de la psychanalyse, celui de Freud continué par Jacques Lacan, permet-il un usage de ce terme aussi manifestement idéologique, et doit-il nécessairement entraîner d’aussi désastreux effets de savoir que ceux qui sont charriés par la notion dont on vient de retracer la généalogie? C’est ce dont il faut maintenant décider, en reconstruisant à partir de là un concept sans autre référent que la place que lui assigne le discours lui-même.

2. La construction du concept

Le retour à Freud, en ce qui concerne l’occurrence et l’usage d’un concept de la frustration, est loin de décevoir. C’est principalement durant la décennie 1908-1918 qu’il est mis en chantier. On verra que son apparition est liée à deux mutations: d’une part celle qu’entraîne la production du concept de «pulsion», à partir de 1905, et d’autre part celle qu’implique l’abandon de l’étiologie traumatique.

Quant à son usage, il permet de souligner la dimension de la demande, concept seulement opératoire chez Freud, comme de mettre en place le domaine du fantasme. C’est précisément en ces deux points que le discours de Lacan s’enracine, pour prendre acte aussi bien de ce qu’implique la différence entre privation et frustration que de ce qui permet d’en articuler les termes, à savoir la castration.

L’occurrence du concept

Il n’est pas indifférent que le terme de Versagung ne soit thématisé par Freud qu’en 1908; car le texte où il apparaît pour la première fois indique une solution du problème de son origine. Il s’agirait, cette fois, non plus seulement d’un effet du raisonnement généalogique, mais d’un effet historiquement situable de l’importation du modèle énergétique en psychanalyse. Il importe d’en juger sur pièces.

Le modèle énergétique

Freud écrit, dans Moralité sexuelle «civilisée» et nervosité moderne : «Il nous semble que la constitution innée de chaque individu décide en dernier chef de la mesure dans laquelle une partie de sa pulsion sexuelle pourra être sublimée et réutilisée. En sus, les effets de l’expérience et les influences intellectuelles sur son appareil psychique parviennent à amener la sublimation d’une nouvelle partie de la pulsion. Mais étendre indéfiniment ce procès de déplacement n’est certainement pas possible, tout comme n’est pas indéfiniment possible la transformation de la chaleur en énergie mécanique dans nos machines. Une certaine quantité de satisfaction sexuelle directe semble être indispensable pour la plupart des organisations, et une frustration [Versagung ] de cette quantité, qui varie d’un individu à l’autre, est accompagnée de phénomènes qui, eu égard à leurs effets, à savoir porter atteinte au fonctionnement et comporter la qualité subjective du déplaisir, doivent être considérés comme une maladie.»

Il semble que l’emploi du terme de Versagung dans ce contexte pourrait être considéré comme marquant le point d’échec du modèle thermodynamique dans l’interprétation du domaine où on l’a importé. Il est, en effet, bien évident qu’il n’y a pas de rapport d’homologie entre la perte de l’énergie calorifique qui ne peut être transformée en travail mécanique, et, disons, le détournement , en plus des parties sublimables de la pulsion sexuelle, de cette quantité qui ne peut l’être et qui doit être dépensée en satisfaction directement sexuelle.

C’est justement la vertu de ce terme de frustration de pouvoir désigner le retournement qui s’opère, du fait du passage d’un domaine à l’autre. Dans le cas du discours de la thermodynamique, la perte en travail, qui est déterminée et prévisible en fonction du principe de Carnot-Clausius, n’est qu’une perte imaginaire qui se rapporte à la fiction d’une machine idéale où toute la chaleur serait transformée en travail, et qui est précisément destinée à illustrer le caractère irréversible d’un processus bien réel.

C’est, au contraire, le processus de détournement de la quantité à des fins de sublimation ou d’idéalisation, au sens où Freud décrit ces procès, qui est imaginaire, et la perte qui est réelle. Mais cette perte n’est plus, comme dans le domaine physique, une perte en travail; l’énergie s’y caractérise, en fait, sous quelque forme qu’elle se présente, par un système d’équivalences où elle se conserve sans perte; il s’agit cette fois d’une perte réelle qui concernerait l’énergie elle-même, et non sa transformation en travail.

Toute sublimation apparaît donc comme une perte en satisfaction directe, comme la frustration de la quantité d’énergie qui lui est due, et qui continuera de lui manquer. La pulsion sexuelle est, en effet, un montage de procès imaginaires tendant à circonscrire un manque réel. C’est, dès lors, ce que demande cette pulsion qui est nécessairement frustré. On voit donc qu’il s’agit proprement d’un manquement à la promesse, ce que dit l’étymologie du mot Versagung ; en outre, ce manquement est inévitable, quelle que soit la portion de la pulsion sexuelle qui n’est pas détournée de la satisfaction directe, puisque cette satisfaction ne saurait avoir lieu sans le manque réel, sans la frustration imaginaire.

Cela dit, l’importation du modèle énergétique dans le domaine des pulsions sexuelles présente l’avantage d’interdire qu’on interprète le manque réel comme étant le manque d’un objet, puisque la satisfaction sexuelle n’a rien à voir avec l’assouvissement d’un besoin, mais surtout du fait que la frustration de cette satisfaction n’est pas la privation d’un objet, mais le détournement d’une quantité d’énergie.

De plus, l’importation se justifie en ce qu’elle permet de constater que ce détournement, si du moins on se réfère au modèle où il s’inscrit, ne saurait apparaître comme un état analogue à la faim ou au sommeil, mais comme le passage d’un seuil énergétique, qui a donc nécessairement la ponctualité d’un événement ou d’une série d’événements.

Le schéma étiologique

C’est justement en cela que notre interprétation manifeste la cohérence du concept. La frustration comme événement remplace le «trauma», elle est donc le concept général qui permet de classer les différents «types de déclenchement de la névrose». Cette question est systématiquement étudiée dans un texte de 1912 qui porte justement ce titre; la signification de la frustration, désignant jusqu’alors un état consécutif à une perte, indique maintenant l’événement de l’interposition d’un obstacle.

Il s’agit là, en fait, de la mutation consécutive à la découverte d’une organisation sexuelle infantile, qui peut remplacer le vieux concept d’«hérédité psychique», seul facteur étiologique constitutionnel admis en psychiatrie. Freud avait justement mis en avant le trauma comme facteur étiologique accidentel, pour arracher le concept de névrose à l’idéologie prémendélienne de la dégénérescence; et il n’a cessé par la suite d’user comme d’une machine de guerre du schéma dit des «séries complémentaires», la série du constitutionnel et celle de l’accidentel agissant de concert, et dans une proportion variable suivant les cas, pour la production du résultat observé.

En même temps qu’il découvrait l’efficace propre à la sexualité infantile, Freud a été amené à abandonner l’étiologie traumatique, essentiellement représentée par sa théorie de la «séduction précoce» dont il a fait justement un fantasme; et rien jusque-là n’était venu remplacer le trauma comme facteur étiologique accidentel. C’est très précisément la place qu’est venue occuper la frustration, que Freud redéfinit en l’occurrence comme un dam infligé à la libido, qui a pour «effet immédiat» de «mettre en jeu les facteurs dispositionnels qui étaient jusqu’alors restés inopérants».

Ce simple rappel permet de voir comment le concept extrait de son contexte peut facilement devenir une notion des plus suspectes; il suffit, en effet, que la frustration soit considérée, non point comme un facteur précipitant, mais comme un facteur dispositionnel, pour que le dam infligé à la libido, qui est un dam imaginaire, soit confondu avec le «trou réel» à partir de quoi s’instaure l’ordre symbolique, c’est-à-dire pour que la frustration ne soit pas distinguée de la privation; avec tout ce qui s’ensuit dans le maniement de la cure, le psychanalyste étant amené, pour employer le mot de Freud, à jouer envers le patient le «rôle du destin», et à lui offrir un substitut pour la possibilité de satisfaction qu’il a perdue, ou aussi bien à la lui refuser, ce qui ouvre toutes les impasses de la psychothérapie.

Le «retour à Freud» entrepris par Lacan permet, au contraire, en reléguant la frustration au rang de «cause précipitante», de bien voir que ce qui est là en question, ce sont les «vicissitudes de la libido», et nullement la présence ou l’absence de quelque objet de satisfaction dans le monde réel.

L’usage du concept

La dimension de la demande

Pour se convaincre du sens véritable de la frustration, il suffit de voir comment Freud use du concept, et de quelle façon celui-ci lui permet de constituer un cadre général capable d’interpréter les différents types de déclenchement de la névrose, et cela en mettant son concept en rapport, non pas avec la dimension de l’objet, mais avec celle de la demande.

Examinant le premier type de déclenchement, celui où un objet du monde extérieur est soustrait à la satisfaction, Freud est amené à constater que la «libido se détourne d’une réalité qui, vu l’obstinée frustration, a perdu sa valeur pour le sujet, et se tourne du côté de la vie fantasmatique où elle se crée de nouvelles structures de désir et revit la trace d’autres structures qui ont été oubliées».

Mais ce chemin de la régression présente à la libido des objets incompatibles avec ce qu’est devenu le moi, et c’est à partir de ce conflit que naît le symptôme. Or cette donnée d’arrivée peut être, au contraire, dans un autre type de déclenchement, la donnée de départ: «Là, remarque Freud, le sujet ne tombe pas malade du fait d’un changement dans le monde extérieur qui a remplacé la satisfaction par la frustration, mais du fait d’un effort interne pour obtenir la satisfaction qui est accessible pour lui dans la réalité. Il tombe malade de par sa tentative de s’adapter à la réalité et de répondre aux demandes de la réalité – une tentative au cours de laquelle il bute sur des difficultés insurmontables.»

Il est sans doute paradoxal d’attribuer des demandes à la réalité ; si l’on note que c’est à cette même réalité qu’il faut attribuer la frustration, cela ne l’est pas, cette frustration devenant donc bien la frustration d’une attente ou d’une promesse consécutives à une demande déjà une fois exaucée.

Toujours est-il que ce n’est pas en tenant ce fil qui mène en droite ligne vers une conception de l’autre comme lieu de la demande que Freud se donne la possibilité d’unifier les deux types de déclenchement de la névrose; c’est en suivant le vieux clivage entre l’interne et l’externe, et en prenant pour axe la Versagung plutôt que le sagen .

Voici comment les choses se passent: «Malgré la très claire différence entre les deux types de déclenchement de la maladie que nous avons décrits, ils coïncident pour l’essentiel et peuvent sans difficulté être ramenés à l’unité. Tomber malade par frustration pourrait aussi bien être considéré comme une incapacité à s’adapter à la réalité – dans le cas particulier, donc, où c’est la réalité qui frustre la satisfaction de la libido. Tomber malade dans les conditions du second type amène directement à un cas spécial de frustration. Il est vrai que la réalité ne frustre pas ici toute sorte de satisfaction; mais elle frustre cette sorte que le sujet déclare être la seule possible. Si la frustration ne vient pas immédiatement du monde extérieur, mais en premier lieu de certaines tendances dans le moi du sujet, elle n’en reste pas moins le facteur commun le plus englobant.»

Un pareil texte est loin d’apporter de l’eau au moulin des psychologues du moi et de l’adaptation; d’autre part, sous peine d’attribuer à ce terme de «réalité» un sens plein et univoque à connotation normative, c’est plutôt sur le mode de relation du moi à cette réalité qu’il faut faire porter la frustration, celle-ci se présentant comme un obstacle à la satisfaction dressé tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Ainsi, ce n’est pas le moi qui subit une frustration, c’est le moi qui est frustration en son essence même, dans la mesure où c’est lui qui frustre l’attente d’une satisfaction qu’il considère d’autre part comme étant la seule possible. D’ailleurs, cette contradiction concerne aussi bien la réalité, en tant qu’elle est concurremment ce qui demande et ce qui frustre.

Mais ce qui est là impliqué, ne serait-ce point, d’un côté comme de l’autre, plutôt qu’une caractérisation de la satisfaction, ce qu’il faudrait ériger en une dimension de la demande, lieu imaginaire où le sujet voit la teneur de son désir immanquablement frustrée? Freud est, en tout cas, bien près de s’en apercevoir, dans ce passionnant petit texte où il se penche sur le cas de «ceux qui sont rendus malades par le succès», analysant à ce propos l’histoire de personnages comme lady Macbeth et Rebecca West.

Voici la solution qu’il propose: «La contradiction entre de telles expériences et la règle selon laquelle ce qui induit la maladie, c’est la frustration, n’est pas insoluble. Elle disparaît si nous faisons la distinction entre une frustration externe et une frustration interne . Si l’objet dans lequel la libido peut trouver sa satisfaction est soustrait dans la réalité, il s’agit d’une frustration externe. En elle-même, elle est inopérante, nullement pathogène, tant qu’une frustration interne ne lui est pas adjointe. Cette dernière doit procéder du moi et doit disputer à la libido l’accès vers d’autres objets, accès que le moi cherche maintenant à contrôler. C’est alors seulement qu’un conflit se déclare, ainsi que la possibilité d’une maladie névrotique, c’est-à-dire d’une satisfaction substitutive obtenue subrepticement du côté de l’inconscient refoulé. La frustration interne est donc potentiellement présente dans chaque cas; seulement elle n’entre pas en action avant qu’une frustration externe, réelle, ne lui ait préparé le terrain. Dans ces cas exceptionnels où des gens sont rendus malades par le succès, la frustration interne a opéré par elle-même; ou plutôt, elle a seulement fait son apparition après qu’une frustration externe a été remplacée par l’accomplissement d’un désir.»

Que le terme de frustration soit ici rapporté au clivage entre l’interne et l’externe est symptomatique du fait que le glissement terminologique de la frustration à la privation était d’ores et déjà chose accomplie. Mais la vigilance de Freud ne vise qu’à rappeler, à propos d’une situation paradoxale, mais révélatrice, que la privation n’est en rien pathogène, et que seul peut l’être l’événement qu’est une frustration, dite interne, parce qu’elle est le fait du moi, et du moi en tant qu’il est la matrice de l’imaginaire.

Une privation, elle, ne peut avoir lieu qu’en fonction d’un ordre symbolique, un objet ne manquant à sa place que parce qu’il devrait y être, tandis que la frustration désigne très précisément le mode suivant lequel cette privation est interprétée par l’imaginaire. Or, si ce manque, que le symbolique permet de désigner comme un «trou» dans le réel, existe nécessairement, le signe dont il est affecté ne joue pas.

Qu’il s’agisse, en effet, d’un échec ou d’un succès, de la perte ou de la trouvaille d’un objet, l’interprétation ne saurait y voir qu’une réponse ou une frustration qui supposent l’une et l’autre quelque demande préalablement formulée. Cette demande, en tant que demande, ne saurait être que frustrée; car, que la réponse qui lui est faite soit négative ou positive, l’«incontournable» privation sera travestie au moyen de la supposition qu’il y a eu manquement à la promesse, contrat dénoncé, parole dédite.

Or c’est du moi que dérive cette interprétation; c’est pourtant lui qui déclare forfait et qui, prenant le manque pour un dam infligé à sa libido, fait refluer celle-ci sur les voies de la régression, lui donnant en pâture les satisfactions du fantasme.

Le domaine du fantasme

Aussi ne sera-t-on pas étonné de voir que le concept de Versagung joue encore un rôle majeur et explicite dans l’élaboration de la théorie du fantasme, plus précisément à partir du moment où le sort de cette dernière est lié à l’introduction par Freud du narcissisme, soit entre 1912 et 1914.

Le narcissisme impliquant un reflux de la libido sur le moi, Freud a été amené, pour introduire ce concept, à distinguer plus nettement qu’il ne l’avait fait «pulsions du moi» et «pulsions sexuelles». Or c’est le concept de frustration qui permet d’opérer cette distinction, dans la mesure où ce sont les pulsions du moi qui pâtissent principalement de la satisfaction hallucinatoire qu’induit le «principe de plaisir» et qui doivent se soumettre au «principe de réalité».

Au contraire, comme le remarque Freud dans le passage où il introduit ce second principe, «les pulsions sexuelles se comportent d’abord de façon auto-érotique, elles trouvent leur satisfaction au niveau du corps propre et ne tombent donc pas dans la situation de frustration qui a contraint à l’institution du principe de réalité. Plus tard, quand commence pour elles le processus de trouvaille de l’objet, ce dernier rencontre bientôt une longue interruption, du fait de la période de latence qui retarde le développement de la sexualité jusqu’à la puberté. Ces deux moments (auto-érotisme et période de latence) ont comme conséquence que la pulsion sexuelle est suspendue dans son développement psychique et reste beaucoup plus longtemps sous la domination du principe de plaisir, auquel chez beaucoup elle ne réussit jamais à échapper. Par suite de ces circonstances se constitue un rapport étroit entre la pulsion sexuelle et l’activité fantasmatique...»

On peut donc tirer de ce texte que, par rapport à toute frustration, le fantasme est ce qui constitue la solution toute trouvée, à laquelle le moi lui-même ne manquera pas de recourir dès que nécessaire. Le pas suivant consisterait à dire que l’activité fantasmatique est ce à partir de quoi une frustration en général est rendue possible. Et c’est, en effet, ce qu’implique l’introduction du narcissisme. Car, loin d’apparaître alors comme le garant de la réalité, le moi devient plutôt ce qui frustre les demandes de cette réalité et ce qui fournit au délire son ancrage, jusqu’à ce que les choses se retournent et que la frustration des attentes du délire amène la crise qui déclenche la maladie.

On voit donc le rôle de pivot que joue la frustration dans l’élaboration du fantasme: c’est par rapport à lui qu’elle s’instaure, c’est elle qui le relance, c’est elle qui l’amène à devenir pathogène, ces diverses fonctions conférant au mot cette plurivocité que pourrait lever une séquence à trois termes: ceux de perte, d’obstacle et d’échec.

La place du concept dans le discours

On a jusqu’à présent tenté de clarifier les choses en s’en tenant au discours de Freud, très précisément en ceci que ce discours ne fait pas intervenir la dimension de l’autre. C’est, au contraire, cette dimension que le discours lacanien met au premier plan, en permettant de lever toutes les ambiguïtés que recèle le concept freudien de réalité; c’est bien ces ambiguïtés que l’on a rencontrées et qui ont empêché d’articuler explicitement la frustration avec la demande, comme l’implique pourtant aussi bien l’usage du concept que l’emploi du terme en français.

C’est dire qu’il vient un moment où l’importation du modèle thermodynamique se révèle quelque peu risquée, dans la mesure où elle se fonde sur ce qui est considéré comme une donnée, alors qu’il s’agit d’un problème: nous voulons parler de ce qu’indique le terme de satisfaction, et par là celui de frustration, si c’est bien à partir d’elle qu’il est défini.

Au contraire, si l’on part de ce fait que toute frustration qui naît d’une exigence implique un autre , capable de satisfaire celle-ci, si l’on constate aussi que ce qui est en jeu dans la frustration, c’est moins l’objet que le don , tout ce que l’on a dit sur le caractère d’événement de cette frustration et sur le fait que celui-ci constituait une interprétation imaginaire d’une situation symbolique peut trouver sa véritable place.

C’est même à partir de cette fonction d’interprète que la dimension de l’événement comme celle du symbolique peuvent être appréhendées. Ce qu’il faut bien voir, en effet, c’est que toute frustration ne fait que répéter l’événement de cette frustration, ressentie par la fille, lorsqu’elle découvre que sa mère l’a privée de phallus, ressentie par le garçon, quand il découvre que sa mère est privée de phallus. Et un tel événement a la vérité de ce qui arrive, imprévisible et nécessaire, et se présente comme ce contre quoi il n’y a pas de recours. On pourrait, en effet, se demander comment un être, la totalité que forme un organisme, peut s’estimer privé de quelque chose que, par définition, il n’a pas.

L’unique réponse consiste à mettre en avant, d’un même pas, la dimension d’un réel qui se définit comme étant impossible et la dimension du symbolique qui permet de poser cet impossible par rapport à cet unique possible toujours revendiqué dans le fantasme, à savoir que la mère soit douée de phallus.

Mais ce réel et cet impossible ne peuvent s’articuler qu’à partir de l’imaginaire de l’événement-frustration qui présente le «trou réel» de la privation comme un manque symbolique, mais qui aussi bien rend possible l’articulation du manque symbolique avec un trou réel.

En effet, le dam imaginaire infligé par la frustration devant le manque d’un objet réel (le pénis) indique le trou réel de la privation d’un objet symbolique (le phallus de la mère), mais il permet aussi que s’articulent cet objet réel et cet objet symbolique manquants, sous la forme de la dette symbolique d’un objet imaginaire (le phallus): c’est une telle structure que désigne la castration. Celle-ci, pour être justement située par rapport à la frustration et à la privation, ne peut être conçue que liée à l’ordre de la loi et au registre de la sanction, tels que les manifestent le complexe d’Œdipe et la prohibition de l’inceste.

On s’en tiendra à ce repérage qui ne préjuge en rien la façon dont est reconnu dans le fantasme l’agent de ces trois types de manque ni la façon dont opère chacun dans les différentes structures que sont la névrose, la perversion et la psychose.

Qu’il suffise de souligner que le concept de frustration ne saurait être employé indépendamment du manque d’objet réel de la privation ou du manque d’objet symbolique de la castration, sans que le discours psychanalytique et la pratique qui en découle ne soient rabaissés au niveau imaginaire, puis idéologique, du savoir et des figures de domination et de dépendance qu’il instaure.

frustration [ frystrasjɔ̃ ] n. f.
• 1549; lat. frustratio
1Action de frustrer (qqn) d'un bien. Frustration d'un héritier.
2État d'une personne frustrée ou qui se refuse la satisfaction d'une demande pulsionnelle. inassouvissement, insatisfaction. Il supporte mal les frustrations. Sentiment de frustration, qui dévalorise le sujet à ses propres yeux, par suite de cette privation. — Psychol. Frustration affective. Spécialt Frustration sexuelle. Test de frustration : interprétation donnée par un sujet de dessins illustrant des situations de frustration.
⊗ CONTR. Satisfaction; gratification.

frustration nom féminin (latin frustratio, -onis) Action de frustrer quelqu'un d'un bien, d'un avantage. État de quelqu'un qui est frustré, empêché d'atteindre un but ou de réaliser un désir.

frustration
n. f.
d1./d Action de frustrer.
d2./d PSYCHAN Situation d'un sujet qui est dans l'impossibilité de satisfaire une pulsion.

⇒FRUSTRATION, subst. fém.
A.— Action de frustrer (cf. ce mot A).
Rem. Attesté ds LITTRÉ, Nouv. Lar. ill. — Lar. Lang. fr. (qui donne le syntagme la frustration d'un créancier) et QUILLET 1965.
B.— Spéc., PSYCHANAL., PSYCHOL. ,,Condition du sujet qui se voit refuser ou se refuse la satisfaction d'une demande pulsionnelle`` (LAPL.-PONT. 1967). Théorie de la frustration. Le vol chez les enfants indique généralement une frustration d'amour (CHOISY, Psychanal., 1950, p. 241). Un mot jeté au hasard suffisait à empêcher une joie, une plénitude; et cette frustration du monde et de moi-même ne servait à personne, à rien (BEAUVOIR, Mém. j. fille, 1958, p. 128). :
1. La frustration s'impose dans la technique de la cure psychanalytique : il convient de refuser au patient toute forme de satisfactions, ou d'agissements substitutifs. L'analyse exige de se dérouler dans une atmosphère « d'abstinence » : il faut laisser subsister le besoin et le désir pour qu'il y ait levée du refoulement, prise de conscience, élaboration et possibilité de changement.
CHAZAUD 1973.
Sentiment de frustration :
2. Le sentiment psychologique de la frustration correspond chez l'homme à un affleurement du désir refoulé, de la zone inconsciente dans la zone subconsciente, où il entre en conflit avec les instincts du moi. Ceux-ci, dont le fonctionnement consiste à « rajuster » vaille que vaille, en cas de crise, le principe de plaisir au principe de réalité (...) réagissent de manières variées qui vont de l'accès de colère « sans conséquence » à la névrose...
LEGRAND 1972.
Test de frustration. Test de Rosenzweig (cf. Psychol. 1969).
Prononc. :[]. Étymol. et Hist. Mil. XVe s. frustracions (Le Roi RENÉ, Mortifiement de vaine plaisance, Œuv., IV, 51, Quatreb. ds GDF. Compl.). Du lat. class. frustratio « action de mettre dans l'erreur, de tromper », « déception, désappointement ».

frustration [fʀystʀɑsjɔ̃] n. f.
ÉTYM. 1549; lat. frustratio, du supin de frustrari. → Frustrer.
1 Action de frustrer. || Frustration d'un héritier.
2 (XXe). Psychol., psychan. et cour. Action de frustrer; état d'une personne frustrée ou qui se refuse la satisfaction d'une demande pulsionnelle. || Il supporte mal les frustrations. || Des frustrations précoces, essentiellement orales (→ Maternage, cit. 1). || Situation de frustration : situation de celui qui est victime de cette privation. || Sentiment de frustration, qui dévalorise le sujet à ses propres yeux, par suite de cette privation. || Frustration et agressivité. || Frustrations éducatives (sevrage, dressage à la propreté, etc.). || Frustration affective.Spécialt. || Frustration sexuelle.
1 La frustration affective — notion précisée par la psychanalyse — est la souffrance pathogène résultant de la privation d'une satisfaction vitale, notamment d'un lien puissant à un être cher.
A. Hesnard, in A. Porot, Manuel alphabétique de psychiatrie, art. Frustration.
2 (Test de frustration). Test de Rosenzweig, comportant une interprétation provoquée de scènes figurées dans lesquelles se manifeste une déception, une contrariété subie par un personnage (train manqué, vase brisé, etc.), et destiné à une analyse de la personnalité fondée sur la nature des réactions provoquées (…)
Henri Piéron, Voc. de la psychologie, art. Frustration.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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